1958 : Blick Bassy & Um Nyobè, la mémoire dans la peau

Dans son nouvel album, 1958, le chanteur Blick Bassy rend hommage au leader indépendantiste camerounais. Une plongée dans une histoire trop longtemps passée sous silence, et des enseignements à partager. Il sera en concert le 15 avril à Paris.

Photographies de Justice Mukheli

Au début de l’année, on vous présentait ici le clip de « Ngwa » (mon ami), premier extrait du nouvel album de Blick Bassy, 1958. On y voyait un maquisard poursuivi par une horde de cavaliers médiévaux dans les majestueux canyons du Lesotho. Cette course-poursuite, entrecoupée de flash-backs, rappelait quelques-uns des moments décisifs du combat d’Um Nyobè, le leader indépendantiste camerounais, auquel tout cet album est dédié. Car son titre rappelle l’année 1958, où le temps s’est arrêté. Le temps des espoirs, le temps d’une véritable indépendance pour laquelle le héros, surnommé Mpodol, « celui qui porte la parole de son peuple », s’est tant battu. Parce que c’est en 1958, le 13 septembre, que celui-ci fut assassiné par les forces coloniales françaises. Un coup fatal à l’UPC, l’Union des populations du Cameroun, le parti fondé dix ans plus tôt dont Um Nyobè fut dès le début le secrétaire général.

Voilà pour le titre de ce disque, paru chez No Format, hanté de bout en bout l’esprit d’Um Nyobè. Pour rappeler son histoire, certes, mais aussi et surtout pour s’interroger : « Nous, descendants de combattants de la liberté, qu’avons-nous fait de cet héritage ? Que savons-nous de l’histoire du Mpodol ? De notre histoire ? » chante-t-il dans « Ngi Yi ». 
 


La même chanson rappelle aussi l’importance des compagnons d’Um Nyobè tels que Félix Moumié qui poursuivit, tout comme Ernest Ouandié, les combats de l’UPC. Les deux furent assassinés par les autorités (Moumié empoisonné par un espion français en 1960, Ouandié condamné à mort et exécuté par les autorités camerounaises en 1971).

« Je voulais contribuer à partager notre histoire, explique le chanteur, car de toute façon nous ne pourrons pas avancer si nous ne revenons pas en arrière pour comprendre ce qui s’est passé, car pour régler le problème il faut savoir d’où il part, et malheureusement quand on regarde le Cameroun et les pays voisins, on se rend bien compte que nous souffrons tous de la même chose : la déconnexion avec ce que nous sommes réellement. Et si nous essayons de survivre coupés de notre histoire, coupés de ce que nous sommes intrinsèquement, il est difficile pour nous de penser à un jour trouver la voie de l’émancipation. »

Voilà qui résume le projet de ce disque très politique, sans jamais pour autant donner de leçons. C’est bien plutôt un appel, une exhortation aux Camerounais, aux Africains, et à tous ceux qui veulent bien l’entendre, pour qu’ils se réveillent et se réapproprient leur histoire, toujours racontée par les vainqueurs. 
 


Chanter pour combler le silence

En effet, un peu plus d’un an après la mort de « Mpodol » le 1er janvier 1960, le Cameroun deviendrait un pays à l’indépendance de façade,  et ses dirigeants cooptés par la France maintiendront une chape de silence terrible sur ces héros qu’ils veulent faire oublier, et avec eux, l’idéal qu’ils portaient. Il faudra attendre le début des années 90 pour qu’un début de réhabilitation officielle n’intervienne. Mais il y a cinq ans encore, le grand-père du chanteur avait peur d’évoquer cette période, et ne racontait à Blick Bassy cette histoire qu’en chuchotant. « Ma mère, raconte Blick Bassy, a vécu pendant deux ans dans la forêt avec mon grand-père, parce que, comme on torturait tous les gens censés connaître Um Nyobè, et que le village de ma mère est voisin de celui où il vivait, que mon père vient du même département (le Nyong-et-Kellé), tous les soirs ils se cachaient pour ne pas être torturés ou tués, à l’époque où l’on traquait Um Nyobè dans la région ». Le traumatisme de ceux qui l’ont vécu, et plus tard la censure des autorités ont laissé des traces, et c’est cette absence, omniprésente, d’Um Nyobè et de son histoire qui ont servi de déclencheur à 1958 : « Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’aujourd’hui encore, quand on parle de ces gens qui se sont battus pour notre liberté, on les appelle les « maquisards »… avec un sens péjoratif ».

Ainsi donc, il fallait remplir ce vide, combler cette absence, pour que chacun se souvienne et connaisse, aujourd’hui, sa responsabilité. La force de cet album, c’est de remplir ce vide par le son, par le chant, par la musique, et non par un simple discours. L’artiste chante par images, redonne à ce passé une vie et des émotions qui les rapprochent de nous, comme lorsqu’il se met lui-même dans la peau d’Um Nyobè.

Écoutez le chanter : « Je vous ai laissé l’alphabet qui vous permettra de réécrire notre histoire. J’ai également laissé des semences, des appâts afin que puissiez à votre tour, bâtir un avenir meilleur. » (« Kundé »)

Cette semence, ces arbres plantés qu’il faut entretenir pour en cultiver les fruits, rappellent aussi que la nature, qui servit de refuge et d’alliée aux maquisards, est l’alliée du genre humain :

« Nos ancêtres avaient compris une chose, explique le chanteur, il n’y a pas l’écologie d’un côté, et nous de l’autre. Nous sommes un élément de la nature, et nous faisons donc partie de l’écologie. Moi j’ai grandi au village, c’est ce que mon grand-père m’enseignait. » 
 


Se réapproprier l’histoire, c’est retrouver un avenir

Il y a dans 1958 un souffle, porté par de cordes tantôt enlevées et légères pour faire entendre la liberté, tantôt graves et solennelles, redoublées par la puissance des cuivres, évoquant la douleur des heures tragiques. Les sons synthétiques, par petites touches subtiles, sont aussi appelés en renfort sur certains morceaux. Quant à la voix de Blick Bassy, douce, émouvante et gracieuse comme celle d’une confidence, elle se mue parfois en cri déchirant, ou évoque les antiennes chantées au village (« Sango Ngando », « Maqui »). En tout cela, 1958 est d’abord un album magnifique, une œuvre d’art qui tout entière est tendue vers un objectif : réveiller les mémoires, déblayer l’horizon pour des avenirs possibles.  

Car ces échos de l’histoire cherchent à nous ouvrir les yeux :

« Nous allons chercher des solutions ailleurs, rappelle Blick Bassy. Or les solutions, nous les avons. Nous les avons sous nos pieds, notre environnement nous parle, nous propose, mais malheureusement nos sociétés sont construites sur des structures étrangères : constitutions étrangères, structures politiques, économiques, éducatives étrangères… donc pour pouvoir s’émanciper et se réaliser, il est important que l’Afrique se reconnecte avec son histoire, avec sa propre structure de base à elle, et à partir du moment où elle va remonter cette structure de base, elle pourra construire dessus tout ce qu’elle voudra. » C’est tout ce qu’on lui souhaite.

En complément de l’album, qu’il jouera le 15 avril prochain à Paris (La Cigale), Blick Bassy s’est longuement confié au journaliste Andy Morgan qui en a tiré un essai, à paraître prochainement. Il a aussi initié, toujours avec le concours de No Format, une web-série vidéo qui revient sur l’histoire tourmentée du Cameroun, depuis la conférence de Berlin (1885) à la mort d’Um Nyobè. Cette histoire est contée par Binda Ngazolo, le vieux lion camerounais que vous lisez parfois dans PAM. Avant la suite de la web-série, que nous mettrons en ligne le mercredi 10 avril (date de naissance d’Um Nyobè), en voici le premier épisode, en forme d’introduction.

1958, Blick Bassy, disponible sur toutes les plateformes.

Lire ensuite : Blick Bassy rend hommage au héros camerounais Ruben Um Nyobè dans son clip ‘Ngwa’